Mythomanie inquiétante

Ach, Mensch ! Les voyages permettent de passer en diagonale par tous les types humains. Ce soir nous étions attablés devant trois magnifiques bars anciennement sauvages et désormais aux fines herbes. “Je vous conseille le bar, a dit la serveuse, le loup n’est pas sauvage.” Un énergumène tout de muscles fabriqué et chichement habillé d’un mini-short et d’un T-shirt moulant occupait la table à côté de la nôtre. Le géant de 110 kg accaparait l’attention d’une jeune blonde croquante en lui parlant fort et en roulant des yeux furieux: “Ma moto et moi, on fait 360 kg, mais c’est elle qui domine : elle en fait 250” Il se levait toutes les deux phrases pour poser une question à la serveuse “Ach Madame, c’est quoi les tapas ?”, ou pour sortir boire son rosé dans la cour “Ach, il fait trop chaud à l’intérieur”, ou  encore pour contrôler si sa moto garée sur le trottoir d’en face n’avait pas bougé de place “Ach, j’ai fait un grand voyage : Leipzig, Dresden, très beau, Nürnberg, encore plus magnifique.” Les autocollants sous lesquels disparaissait sa grosse BMW ainsi que son bonnet de laine à cornes noires-rouges-jaunes prouvaient qu’il était effectivement un vrai Liebhaber de la culture allemande.

Le bar était délicieux mais n’avait aucun mérite, tant notre attention était captée par ce fanfaron d’un genre particulier.

Quand nous avons quitté le restaurant, il était toujours au milieu de la cour et entretenait sa musculature. Sa compagne avait disparu. “So, Sie sind aus Berlin ?”, que je lui ai demandé. Il m’a découvert, rayonnant, toutes ses grandes dents et m’a répondu dans un allemand qui n’avait certainement pas grandi en Germanie : “Ja, ja, Berlin meine Stadt, schöne Stadt”

Trop content de découvrir que nous avions quelques atomes crochus avec la culture allemande, il s’est lancé dans un raccourci vertigineux de l’Histoire européenne, partant des Chevaliers teutoniques – ordre auquel il aurait appartenu mais dont il serait sorti voici deux ans – pour aboutir au suicide simulé de Hitler. “Personne ne le sait. Les Anglais, à l’époque, n’ont rien dit. Comme les Américains pour Bin Laden, qui prétendent l’avoir jeté à la mer. Mais moi j’ai grandi dans une famille néo-nazie et mon père m’emmenait tout gamin déjà dans des réunions secrètes. C’était en Espagne, tout près d’ici, juste de l’autre côté de la frontière. J’ai vu de dos un petit homme et quand il s’est retourné, je l’ai tout de suite reconnu, avec sa petite moustache carrée. J’ai demandé qui c’était, mais mon père m’a envoyé jouer avec les autres gosses. Quelques années plus tard, ce salaud m’a renié. Les parents d’Hitler abusaient aussi de lui. Si on m’a désigné chef dans la Légion étrangère, c’est parce que je suis lent à me fâcher. Mais quand la limite est dépassée, je casse vraiment tout. Regardez mes yeux, je ne cligne jamais des yeux. J’ai quitté les Chevaliers quand je me suis converti à l’Islam. Mes hommes me suivent parce qu’ils comprennent qu’en m’obéissant ils sont sur la vraie voie : celle de Dieu. La Légion nous sauvera tous.”

Il a encore ajouté : “Je vous dis tout ça, mais que ça reste entre nous.” Il s’arrêtait à tout moment, reculait ou avançait d’un pas pour contrôler qu’aucune oreille indiscrète ne traînait dans les parages.

Rédigé le samedi 3 novembre, à Banyuls-sur-Mer 
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