La peur du Néant

J’ai assisté à une conférence de Roger Charlier. Je ne connaissais ni ce brillant historien français, ni la pièce de théâtre qui était le sujet de sa conférence : Cardenio, de Shakespeare, une œuvre – inspirée d’un chapitre de Don Quichotte – qui a connu du vivant de son auteur un très grand succès, mais dont on n’a retrouvé aucune version écrite.

Grand spécialiste de l’histoire du livre, ce professeur au Collège de France a présenté dans un excellent espagnol – même si teinté d’un fort accent français – un sujet qui me hante depuis toujours : celui du lien discutable entre l’auteur et son texte, entre l’artiste et son œuvre.

Cette idée appartient à l’histoire moderne. Le droit d’auteur, le copy right, naissent avec le XVIIIe siècle. D’abord en Angleterre, puis en France, défendue en particulier par Diderot.

Donner le premier rôle à l’auteur, c’est un autre moyen pour les êtres voués à disparaître que nous sommes, de lutter contre la mort. Il suffit que les élèves retiennent les noms de Platon, Cicéron, Montaigne, Shakespeare, Apollinaire, … de n’importe quel peintre, de n’importe quel inventeur, ou de n’importe quel explorateur disparu, pour saisir la grandeur de l’Être Humain. Non, nous ne sommes pas voués au Néant. La créativité est la géniale réponse de l’Homme face à son destin, devenu autrement tragique depuis la mort de Dieu.

Les noms des lieux, des places, des rues, des écoles, des aéroports, sont donnés dans le même but.

A Sofia, j’habitais rue Ivan Milev. Ma voisine ne savait pas qui était Ivan Milev. Cette vieille dame sympathique trouvait son bonheur dans son immense potager et m’offrait chaque semaine avec fierté des légumes délicieux « que tu ne peux acheter sur aucun marché ».  Un jour j’ai remarqué avec surprise qu’Ivan Milev figurait sur les coupures de 5 levas. Il ne m’a pas été difficile de savoir qui était ce Bulgare qui avait droit à une des cinq places disponibles sur les billets de banque de son pays. Mais tout le monde ne se soucie pas de savoir ce qu’il a fait pour mériter cette place prestigieuse !

Avec Internet, la diffusion des créativités de chacun est devenue un jeu d’enfant. Cet outil offre même mieux pour que la Postérité ne nous oublie pas : « Payez-nous quelques euros, placez sur votre espace les traces – textes, photos – de votre choix, et nous vous garantissons un héritage électronique accessible aux Internautes aussi longtemps que la Toile existera » Ça marche ! Et engraisse les petits malins qui ont trouvé un filon pour profiter de notre peur du Néant.

Avec internet, l’auteur peine, comme avant le XVIIIe siècle, à protéger ses droits. On pique ses photos, on pique ses textes, on les exploite, on leur fait dire autre chose…

Avec internet, rien n’est unique : «  Christine, j’ai fait pour toi un livre-souvenir des quatre belles années que nous avons passées ensemble à Varsovie. C’est un cadeau ». AE assiste à la remise de ce beau cadeau et est éblouie par le travail d’Isa : « J’en aimerais bien un exemplaire » « Pas de problème, tu entres sur Photobox et tu t’en achètes un ». En une phrase, mon cadeau unique n’est plus unique.

Soyons honnête : un livre n’est pas l’œuvre de son seul auteur. Les copines qui, comme AE, ont mis sur pied plusieurs des événements illustrés dans MON cadeau ne font-elles pas partie du processus créatif ? Les éditeurs qui ont choisi de publier les pièces de Shakespeare ne sont-ils pas responsables de sa notoriété ? Les cameramen et les éclairagistes qui réalisent les images des grands cinéastes  ne mettent-ils pas à l’œuvre leur créativité ?

Alors je dis merci aux géniaux constructeurs du monde de l’informatique, je place mon texte sur mon blog à peine né,  je le signe de mon nom, et j’ai moins peur du  Néant.

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On va où ?

Avant d’emménager à « la Fuente » – « la Source », surnom désormais adopté pour désigner notre chez-nous – nous avons vécu à la mode des nomades, un peu ici, un peu là, dans des appartements « short term”, loués pour une, parfois deux semaines, convaincus que dans cette ville où les affichettes « se alquila » se croisent par milliers, nous trouverions en un rien de temps l’endroit de rêve où déposer nos cinq valises.

Mais non.

Impossible d’économiser le temps nécessaire pour comprendre la physiologie d’une ville où nous n’avions jamais mis les pieds. Où bat son cœur ? Quels sont les quartiers qui trépignent jusqu’aux heures laiteuses ? Quels sont ceux qui permettent de fermer l’œil ? Où sont les loyers exorbitants, les zones craignos ? Mais surtout : où sont les points stratégiquement importants pour notre vie partagée entre le lycée de Kyril et mes investigations quotidiennes en ville. Nous avons fait du cabotage pendant un bon mois. Nous avons adoré Ciudad Lineal, quartier méprisé par une certaine bourgeoisie fâchée d’y croiser tant de Latinos. Nous avons détesté Avenida de America, autoroute bruyante en pleine ville. Nous avions pourtant découvert là le complexe le plus étonnant de la ville : les Torres Blancas, surgies de terre en 1964 et sujettes, depuis lors, à l’admiration des uns et à la haine des autres, les Madrilènes goûtant différemment cette architecture organique qui cherche son inspiration dans le vivant et ses cellules.

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Une maison hantée

Deux mille quatre cent treize DVD en prêt ! Pour une année. Comment aurais-je pu résister à un appartement qui offre un tel bonus ? Non Luigi, pas six personnages en quête d’auteur, mais des milliers, à la recherche d’une spectatrice. Toute la Condition Humaine bien rangée le long du couloir et qui attend qu’on lui prête vie ! Il FALLAIT que je loue cet appartement, que j’habite avec tous ces gens, que je les invite à partager mon aventure madrilène, qu’ils prennent place sur ma belle terrasse au plein centre de la ville et jouissent avec moi des couchers de soleil kitch à souhait.  Je le concède, les années ont fait de certains des pantins ridicules, mais les meilleurs subissent sans dommage les attaques du temps et restent des interlocuteurs de première qualité.

Je passe la main sur le dos des boîtiers, j’hésite : retrouver de vieilles connaissances ou en faire de nouvelles ? Quoi choisir pour me distraire de mon quotidien incertain, du temps qui court implacablement, des Espagnols préoccupés par la crise qui bondissent de côté quand on les frôle à la sortie du métro ? ¡Al ladrón! D’un petit geste je glisse le disque élu dans le tiroir du lecteur et voici que Jules, Jim et Catherine revivent dans mon salon leurs belles amours libres et tragiques. Et mes amours…?

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